Quelques mots...
Le dimanche, c'est flemme. Le dimanche, je risque de trop rien faire d'excitant. Donc le dimanche, du moins ce dimanche, ce serait écriture.
Donc comme toujours, ça vaut ce que ça vaut, mais c'est à moi.
Quelques Mots...
Aujourd’hui, je m’en vais.
Quelques mots, sur la table du salon. Un morceau de papier noirci par l’encre, qui trône, entre le vase et la télécommande. Telle une tache de lumière sur le bois sombre. Une clarté qui pourrait bien faire sombrer les ténèbres.
Lorsqu’elle rentre du travail, elle trouve la lettre, après avoir posé son sac et s’être servi un café. Installée dans le canapé, le regard vague et cernés, elle a été intriguée par la présence de ce papier plié. Elle tend la main, sourcils froncés, et s’en empare sans état d’âme. Et enfin, elle déplie la feuille avec une certaine délicatesse, sans non plus prendre de précautions. Ce n’est qu’un morceau de papier, sans doute un tissu de bêtises écrites par sa fille.
L’écriture ne lui est pas inconnue. Ses doigts la caressent alors, avant que son regard ne commence à déchiffrer les mots. Et blêmit rapidement.
Ne tenant plus, elle va au-delà des premiers mots. Que s’est-il passé ?
La Peur, pure angoisse, naît au creux de son ventre. Ce n’est pas une phobie, ce n’est pas une crainte de quelque chose. C’est beaucoup plus vicieux et insidieux que cela. Ça s’infiltre en elle, se développe aussi sûrement qu’un virus. Peu de personne connaissent cette forme de Peur. Et elle aurait tout donné pour faire partie de ceux qui l’ignorent encore, comme elle quelques secondes auparavant.
Elle ne parvient pas à lire la lettre en entier. Les premières lignes suffisent à éveiller une véritable panique. Elle ne tient plus, et se rue à l’étage, dans la chambre où sa fille devait être, en révisions ; elle devait rentrer de l’école une heure plus tôt aujourd’hui et avait dit vouloir en profiter pour travailler.
Stupide adolescence.
Elle ouvre la porte à la volée, affolée par ce qui l’attend. Elle a beau savoir, quelque part, ce qu’elle allait découvrir, ça ne change rien. Rien à l’état de fait, rien à l’horreur, rien à la douleur. Elle est partie. Partie pour toujours. Son corps flotte à quelques centimètres du sol, retenu par une corde clouée au plafond. Ses longs cheveux roux encadrent son visage aux traits figés, ses bras sont ballants le long de son corps. Ses doigts sont rouges de sang, du même rouge qu’on trouve sur la corde, comme si elle avait changé d’avis et avait essayé, en vain, de se dégager pendant son asphyxie.
Elle s’effondre. Le visage plus pâle que jamais, elle ne parvient pas à retenir les lourds sanglots, qui s’échappent soudainement. La chair de sa chair s’est donné la mort…
Aujourd’hui, je m’en vais.
Quelques mots, sur la table du salon. Un morceau de papier, noirci par l’encre, qui trônait entre le vase et la télécommande.
Elle le récupère, le regard vide, le visage humide, le désespoir au cœur. Sa fille en a fini avec sa vie. C’était son projet, c’était les mots même qu’elle avait écrit dans sa lettre d’adieu. Elle parle d’humiliations trop lourdes à porter, d’une déception amoureuse, d’une atmosphère tendue à la maison. Elle ne sait pas quoi penser, mais en est de toute façon incapable. La douleur l’empêche de faire autre chose que ressentir. Et l’image de sa fille, pendue dans sa chambre, ne veut pas s’effacer et la hante tel un fantôme, pis, un esprit frappeur venu la tourmenter. N’avait-elle pas su prendre soin de son unique enfant pour que cette dernière se voue à la mort plutôt qu’à l’étreinte maternelle ?
On ne le saura sans doute jamais. Elle savait pourtant, les aléas de l’adolescence, les tentatives de suicide de ces êtres mal dans leur peau. Mais elle n’aurait jamais soupçonné que ça arrive à sa famille, à sa fille ! Plus elle réfléchissait, moins elle comprenait. Son enfant n’avait jamais eu l’air d’avoir de problèmes, elle avait au contraire tout pour être parfaitement heureuse et épanouie. L’incompréhension s’installe. La mère serre le morceau de papier entre ses doigts et le déchire, comme pour refuser le décès de la chair de sa chair. Elle ne pouvait tout simplement pas y croire…
Aujourd’hui, je m’en vais.
Quelques mots, sur la table du salon. Plusieurs morceaux de papiers, noircis par l’encre, éparpillés entre le vase et la télécommande.
Elle est allongée sur le canapé, une boite cylindrique entre les doigts. Un bras lui recouvre le visage. De désespoir, elle songe au pire. C’est la seule pensée qui a pu faire son chemin dans l’océan de chagrin qu’abrite désormais son âme. Elle a voulu recoller les morceaux de la lettre, afin d’en conserver les dernières pensées. Les derniers mots de sa fille… Mais elle n’a pas pu. Le papier est maintenant éparpillé, sans possibilité de revenir en arrière.
Elle cille derrière son bras. Les larmes ne coulent plus, ses yeux sont secs. Elle a le cœur dans un étau, serré, compressé aussi sûrement que si elle avait voulu le mettre dans un écrin à bague. Ses doigts serrent la boite de médicaments à s’en faire mal.
Aujourd’hui, je m’en vais.
Quelques mots, sur la table du salon. Plusieurs morceaux de papier, noircis par l’encre, éparpillés entre le vase et la télécommande.
Elle est toujours allongée sur le canapé. Mais la boîte, elle, a roulé sur le sol. Elle ne bouge plus, sa poitrine est immobile. Elle semble plongée dans un sommeil paisible, bien qu’éternel.
C’est ainsi qu’il la retrouve. Sans explications, sans rien d’autre que quelques morceaux de papier, éparpillés sur le plancher. Il se précipite à l’étage, hurle de douleur en trouvant sa fille. Il la décroche, va l’allonger près de sa femme. Et les contemple, toutes les deux, dans leur sommeil.
Un jour. Deux jours. Trois jours. Deux semaines.
Et puis, lorsque la police vient voir la maison, après l’annonce de la disparition de la famille, ils trouvent deux corps, enlacés dans la mort, de deux femmes, sur un canapé. Avec des morceaux de papiers déchirés à leurs pieds.
Aujourd’hui, je m’en vais.
Il a claqué la porte derrière lui. Il ne fera pas marche arrière. Il s’en allait. Quelque chose s’est brisé en lui avec la disparition de sa famille. Sa raison, sans doute. Mais, alors qu’il enlace les deux femmes, parfaitement immobiles et étrangères à lui, il n’y pense pas. Il voit en elles les deux amours de sa vie. Le frère et le père de cette petite famille auront une bien macabre surprise ce soir…
Mais, avant de quitter la maison, pour reprendre la route que la justice commence à suivre, il s’empare d’une feuille de papier et la déchire.
Pour laisser derrière lui quelques mots, sur la table du salon. Plusieurs morceaux de papier, noircis par l’encre, entre le vase et la télécommande :
Aujourd’hui, je m’en vais.